Une phrase, glissée sur le plateau de Stade 2

On entend une phrase, ces dernières semaines, qui circule depuis qu'une nageuse de l'équipe de France l'a glissée sur le plateau de Stade 2 : « Plus on est heureux, plus on nage vite. » Béryl Gastaldello parlait de natation. Mais en l'écoutant, je n'ai pas pensé aux piscines. J'ai pensé aux bureaux, aux comités de direction, aux dirigeants que j'accompagne depuis dix ans.

Parce que cette phrase, transposée au monde de l'entreprise, devient quelque chose de presque tabou : un dirigeant en équilibre décide mieux qu'un dirigeant épuisé. Et pourtant, c'est encore l'inverse qui domine la culture entrepreneuriale française. On valorise la fatigue. On confond effort et résultat. On porte l'idée qu'un patron qui dort, qui rit, qui s'occupe de ses enfants un soir sur deux est forcément moins ambitieux que celui qui répond à des mails à 23 h.

Le mythe du dirigeant qui se sacrifie

Je rencontre régulièrement des dirigeants de PME entre 5 et 50 millions d'euros de chiffre d'affaires. Le profil est souvent le même : 45 ans, 60 à 70 heures de travail par semaine, une boîte qui marche bien, et un corps qui commence à dire stop. Maux de dos, blackouts en sortie de négociation, irritabilité avec les équipes, sommeil fragmenté.

Tous me disent la même chose au début : « Je tiendrai bien quelques années encore. »

Le problème n'est pas la résistance. Le problème, c'est que la qualité de leurs décisions s'est dégradée sans qu'ils s'en rendent compte. Un cerveau privé de sommeil, saturé en cortisol, déconnecté de son corps, prend des décisions plus lentes, plus polarisées, plus émotionnelles. La recherche en neurosciences le confirme depuis vingt ans.

À retenir

Un dirigeant épuisé ne sait pas qu'il décide mal, parce que sa capacité d'auto-évaluation est elle aussi dégradée par la fatigue. C'est ce qui rend la pente si glissante.

Ce que dit la recherche

Une étude publiée dans le Journal of Applied Psychology en 2020 a suivi 156 dirigeants pendant 18 mois. Conclusion : les CEO déclarant un haut niveau de bien-être subjectif obtenaient des évaluations 23 % supérieures sur la qualité de leurs décisions stratégiques, mesurées indépendamment par leur conseil d'administration.

Ce n'est pas une corrélation faible. C'est un écart significatif. Et il ne s'explique pas par le hasard ou par un biais d'auto-évaluation.

L'explication est simple. Un dirigeant qui se sent bien dispose de ses pleines ressources cognitives : mémoire de travail intacte, capacité d'analyse multifactorielle préservée, régulation émotionnelle fonctionnelle. À l'inverse, un dirigeant épuisé fonctionne sur un mode dégradé. Il devient binaire. Il tranche vite mais souvent à côté. Il prend ses décisions sur le mode du soulagement plutôt que de la lucidité.

Le cas d'un dirigeant que j'accompagne

L'an dernier, j'ai commencé à travailler avec un dirigeant de business unit, 50 ans, qui sortait de chaque négociation importante avec des blackouts de mémoire de 24 à 48 heures. Incapacité à se souvenir de ce qui avait été dit. Sommeil détruit. Pression interne à porter seul la performance de l'unité.

Le travail n'a pas consisté à lui apprendre des techniques de relaxation. Il a consisté à réintégrer dans son quotidien des temps de récupération non négociables : sport en famille deux fois par semaine, cohérence cardiaque trois fois par jour ancrée dans son agenda comme un rendez-vous, marche de 30 minutes après le déjeuner. Et surtout : transfert progressif de responsabilités à son comité de direction.

Résultat à six mois : plus de blackout. Décisions plus posées. Et, paradoxalement, chiffre d'affaires de son unité en hausse de 12 % sur l'année.

Ce n'est pas un cas isolé. C'est ce que j'observe sur tous les dirigeants qui acceptent de regarder leur équilibre comme une condition de performance, pas comme un luxe.

Trois leviers concrets pour les dirigeants

Si vous vous reconnaissez dans ce qui précède, voici ce que je conseille en premier rendez-vous.

1. Décider que votre corps n'est pas négociable

Trois temps par jour minimum pour récupérer. Pas de la méditation new age. Du sommeil de qualité, de l'activité physique régulière, et de la cohérence cardiaque (trois minutes, trois fois par jour, c'est gratuit et scientifiquement validé). Ces temps ne sont pas un confort. Ce sont les conditions matérielles de votre lucidité.

2. Lâcher l'héroïsme

Vous n'êtes pas le héros de votre PME. Vous en êtes le gardien. Un gardien usé ne protège plus rien. La meilleure décision stratégique d'un dirigeant épuisé, c'est souvent de déléguer plus. Pas moins. Les dirigeants qui durent dix ans à la tête de leur boîte ne sont pas ceux qui tiennent le plus longtemps sans dormir. Ce sont ceux qui ont compris qu'ils sont remplaçables au quotidien, pour mieux rester irremplaçables sur le long terme.

3. Mesurer votre décision, pas votre effort

Chaque matin, posez-vous une seule question : « Quelle décision dois-je prendre aujourd'hui avec un cerveau clair ?» Bloquez les conditions de cette clarté. Le reste suit. Quand on cesse de mesurer ses heures et qu'on mesure ses décisions, le rapport au travail change. Et la qualité des résultats avec.

Le piège classique

Beaucoup de dirigeants confondent vouloir être performant et être en hyperactivité. Ce n'est pas la même chose. L'hyperactivité est un symptôme de tension chronique. La performance est un état d'alignement entre vos ressources mentales et les arbitrages que vous avez à poser.

Ce que vous ne perdez pas en cherchant votre équilibre

Beaucoup de dirigeants hésitent à ralentir parce qu'ils craignent de perdre en performance. La réalité que j'observe sur le terrain est exactement inverse. Ce que vous perdez en ralentissant, ce sont les décisions ratées. Les recrutements précipités. Les contrats signés trop vite. Les conflits internes mal arbitrés. Les annonces faites sous pression émotionnelle qu'il faudra ensuite défendre publiquement.

Vous ne ralentissez pas. Vous vous recentrez. C'est ce qui fait qu'un dirigeant en équilibre tient dix ans là où un dirigeant épuisé craque en trois.

Plus vous êtes aligné, plus vous décidez juste. Sans vous trahir. Sans trahir non plus ceux qui dépendent de vous.

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Article publié le 12 mai 2026 · Arnaud Hursin, préparateur mental pour dirigeants & CEO, Rennes.